Retour en classe le 19 mai : trop de questions sans réponses

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Suite à l’annonce du gouvernement d’un retour graduel dans nos écoles primaires au cour des prochaines semaines, trop de questions restent sans réponses. Alors même que ces questions ont été posées directement au ministre de l’éducation, lors de son point de presse de cet après-midi, les enseignants demeurent perplexes.

Pourquoi des mesures sanitaires en service de garde, mais pas en éducation? Quelle est la différence entre les enfants de nos maternelles et même nos prématernelles 4 ans et les groupes de 4 ans des CPE? Eux seront la moitié du ratio soit 4-5 enfants par groupe, mais nos maternelles pourront accueillir  jusqu’à 15 élèves par classe sans problème, ce qui représente seulement 4 ou 5 de moins qu’à l’habitude? Et que dire de nos classes spéciales dont les ratios sont déjà en deçà de 15 élèves et dont la distanciation sociale est juste impossible? Selon l’article Discutons de l’ouverture des écoles et des garderies, paru aujourd’hui dans La Presse, les enfants, contrairement aux adolescents, ne seraient pas de si grands vecteurs de transmission du virus. Ok, rassurant pour nos enfants. Mais qu’en est-il de nous, enseignants, et de nos collègues?

Voici l’opinion d’une collègue et amie Dina Marneris

Oui, je retourne au travail le 19 mai. Je vais être heureuse de retrouver mes collègues et surtout ma classe. Pas que je n’aime pas ma vie de confinement, au contraire. J’ai pu faire plusieurs trucs que je n’avais pas le temps de faire et j’ai développé des projets avec mes enfants qui nous tiennent beaucoup à cœur.

Je ne serai pas heureuse de retrouver mes élèves puisque je ne les ai jamais perdus. Je suis en contact quotidien avec eux depuis le 17 mars via Zoom. Plusieurs de mes collègues de la province ont fait de même. On n’a pas attendu que nos patrons nous le demandent. Ça fait partie de notre travail de veiller à rassurer nos élèves. Le fait de les avoir devant moi à compter du 19 mai ne changera rien, je ne pourrai pas plus les approcher. Ils auront la même petite face que sur mon écran d’ordinateur. Je vais faire de mon mieux pour les protéger, me protéger et protéger les nôtres. Je vais changer plusieurs habitudes et routines mais je leur ai promis qu’on allait tout mettre en place pour que ça aille bien. Même si mon local n’est pas assez grand pour asseoir 15 frimousses à 2 mètres les uns des autres. D’ailleurs, c’est le cas de la plupart des locaux dans les écoles.

Ce qui me déçoit, c’est la nonchalance du gouvernement. Si on avait déjà un problème de valorisation de notre profession avant la pandémie, voilà qu’aujourd’hui, le plus beau métier du monde (à mon humble avis) vient d’atteindre un niveau encore plus bas qu’avant.

Pas une fois, PAS UNE, le Premier Ministre Legault n’a fait mention des enseignants-es dans les derniers jours en abordant la réouverture des écoles. Il a parlé des élèves, leurs parents, mais aucune mention du personnel. Il a laissé ça à ses remerciements du jour d’aujourd’hui. Trop peu, trop tard, à mon avis.

Pour ajouter un revers à la claque initiale, notre propre Ministre, un ancien prof, aborde la question de la sécurité des enseignants lorsqu’un journaliste lui demande d’élaborer sur les mesures de protection prévues. Pas de masques, pas de visières, pas de gants. On va laisser ça à nos collègues en garderie. Parce que nous, les profs, on n’a pas besoin de ça. On n’a pas besoin de s’approcher de nos élèves. Un calcul mathématique complexe peut être corrigé à distance. L’élève n’a qu’à me texter une photo de son calcul et je pourrai lui renvoyer une photo de ma correction depuis mon bureau. Simple, me direz-vous?

Non, pas vraiment. C’est pas comme ça que ça marche.

Que feront mes collègues en adaptation scolaire avec les élèves TSA, les EDA? Tous ces élèves qui ont besoin du contact physique de leurs enseignants-es et éducateurs-trices spécialisés-es pour calmer leurs angoisses qui se traduisent parfois par des pleurs, parfois par des crises violentes? « Y va-tu y en avoir du postillonnage yien qu’in peu? ».

Mais non. Pas de masques, pas de visière.

Partout, il est question de mesures de protection pour tous les travailleurs et leurs clients. Sauf en enseignement. Moi j’ai même pas une esti de bouteille de Purell fournie par mon employeur qui m’attend à mon retour (parce que le désinfectant pour les mains est présentement réservé uniquement pour les travailleurs de la santé et que les compagnies ne fournissent plus). Voulez-vous bien me dire qui viendra me remplacer quand je vais tomber malade? Quel étudiant va se dire « Heille cool! Une classe de 4e-5e pendant 2 semaines sans équipement de protection personnel! Wow! Je vais lâcher ma PCU pour ça! Alright!! »?! Qui va dire ça? Personne. Parce qu’au delà de la job déjà difficile dans les écoles, on doit aller au front avec comme unique encouragement une p’tite tape dans le dos.

Qui va se rappeler de ça quand on va sortir faire du piquetage devant nos écoles pour réclamer de meilleures conditions de travail et un meilleur salaire? Personne.

Qui va avoir le motton lors des prochaines négociations? La santé. Pas qu’ils ne le méritent pas, bien au contraire, je les admire tellement. Au moins eux ont eu droit à de l’équipement de protection pour aller au front. Ceux qui n’en avaient pas sont restés chez eux.

Mais pas nous. Mes collègues et moi, on devra être là.

Alors voici comment notre métier est rendu le métier le plus ingrat au Québec aux yeux du gouvernement. En 20 ans de carrière, je ne me suis jamais sentie aussi trou de cul aux yeux de mes patrons.

Mais je serai au poste le 19 mai avec mes pompes, mon masque, mes gants et je vais même partager mon gallon de Purell payé de mes poches avec mes collègues et mes élèves. Parce que nous aussi, on a des familles à protéger.

Dina Marneris, enseignante au primaire

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