Ma fille

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Culpabilité. Désarroi. Je suis dedans jusqu’au cou ces temps-ci. J’ai une fille. Je sais, c’est drôle dit de même, mais ma fille existe. Ma petite Coralie, que j’ai porté pendant 9 mois, mon bébé toujours de bonne humeur, qui me faisait de gros bisous mouillés. Je l’ai oubliée. Pas comme on oublierait ses clés sur le coin d’une table, non, pire encore… un peu plus, dans ma tête, chaque jour. Parce que toute mon attention est « focusée » sur son grand frère Lyam, depuis sa naissance, il y a 6 ans.

Quand ma petite dernière est née, nous nagions en plein délire. Ça faisait déjà 2 ans que Lyam ne dormait que 3-4 heures par jour. Depuis sa naissance en fait. La grossesse de Coralie m’avait enlevé le peu de force et de volonté qui me restait. J’étais épuisée mentalement et physiquement. Isolés, nous étions sans réel réseau social pour nous supporter ou nous conseiller. Lyam était en colère en permanence et faisait de grosses crises très physiques.  À cette époque, je commençais à soupçonner qu’il était autiste, mais j’étais la seule à y croire. Mon conjoint pensait encore que je fabulais. Il y avait beaucoup de tensions entre nous. Ma famille allait de travers, rien ne se passait comme je l’avais rêvé. Le beau petit rêve Disney, comme dirait ma sœur, n’était pas au rendez-vous.

C’est dans cette atmosphère que Coralie est née. C’était un bébé facile, adorable, toujours souriant et tranquille. Elle a fait ses nuits dès son retour de l’hôpital. L’allaitement se passait comme un charme, elle se développait bien et en santé. Entre Lyam et elle, ce fût le coup de foudre. Elle ne le lâchait pas d’une semelle. Tout allait comme sur des roulettes avec ma Coco : jamais malade, jamais de grosses crises, développement normal. Je peinais à prendre soin de moi-même, le peu d’énergie qui me restait, je la consacrais à Lyam. Il était si facile de la laisser jouer dans son coin pendant que je devais m’occuper de son grand frère. Si facile d’oublier qu’elle aussi elle existait, qu’elle était une personne à part entière et qu’elle avait besoin de moi… Je me déculpabilisais en me disant que papa veillait au grain, qu’il prendrait le relais. Petit à petit, ma fille s’est détournée de moi. Elle a commencé à réclamer son père pour  faire des bricolages, pour lui peigner les cheveux après le bain, pour lui lire son histoire du soir. Alors, je consacrais mon temps à mon plus vieux. Au moins, dans ce domaine, j’étais en terrain connu, je me sentais compétente alors qu’avec ma fille, j’avais l’impression de tout faire de travers. C’était devenu un cercle vicieux. Positif-négatif. Amour-haine.

Les années ont filé vite.  Mes enfants ont grandit. Coralie a bataillé pour trouver sa place dans notre famille. Elle est devenue la Némésis de Lyam, son opposé total. Alors que son frère est comme la lune d’hiver, solitaire et mystérieux, elle resplendit et brille comme un soleil d’été. Où son frère est sensible et réservé, elle est un magma en ébullition de charme et de caractère. Ça a toujours créé des flammèches entre nous. Je pensais que ma fille et moi, on avait une incompatibilité de caractère incurable. Jusqu’à dernièrement.

Ma Coco est venue me rejoindre alors que je rentrais du travail. J’étais fatiguée et impatiente et je lui ai demandé de me laisser tranquille. Elle m’a regardée avec ses grands yeux bleus et elle m’a demandé de but en blanc pourquoi j’aimais plus son frère qu’elle. J’ai été surprise et par réflexe, je lui ai répondu que je les aimais tous les deux pareil. Elle a tourné les talons sans un mot, mais pas avant que j’aie croisé son regard. Et clairement, il me criait qu’elle n’en croyait pas une miette. Ça m’a perturbée et je n’ai pas arrêté de repasser en boucle ce moment dans ma tête. Longtemps après que les enfants se soient endormis. Je m’étais toujours promis que je ne serais pas cette mère qui a un « chouchou ». Que mon cœur serait toujours assez grand pour les aimer tous les deux, égaux. Est-ce que j’avais failli à ma promesse? Est-ce que, sans m’en rendre compte, j’avais favorisé mon aîné au détriment de ma benjamine?

Dans une vaine tentative d’apaiser ma conscience, j’ai commencé à faire le décompte des moments que j’avais passés en tête-à-tête avec eux dans les derniers mois. Aux souvenirs qui s’imposaient spontanément quand je prononçais leurs prénoms. Aux événements clés de leurs vies… Et j’ai stoppé net. Ça m’a frappé en plein ventre. J’ai craqué. Lyam? Des centaines. Coralie? Des miettes de souvenirs. Je me rappelle clairement de ses deux premières années. Mais, quand je repense à ses 3 ans, à ses 4 ans? C’est comme un gros brouillard, dense et opaque. J’ai réalisé que je ne connaissais plus ma fille. Que son père et même son ancienne éducatrice, la connaissaient mieux que moi. Que la chair de ma chair, mon bébé, était devenu une grande fille sans que je m’en aperçoive. D’accord, elle aime le rose. C’est évident, TOUT LE MONDE sait que c’est sa couleur favorite. Mais ce qu’elle est en tant qu’individu, ses rêves, ses désirs, ses peurs? Je ne le sais plus. Peut-être même que je ne l’ai jamais su.

Je me suis roulée en boule et j’en ai pleuré un coup. Je venais de comprendre que j’avais oublié ma fille et que je ne pouvais espérer tisser un lien avec elle qu’en changeant mon regard sur elle. Que j’en avais long à rattraper et que j’allais devoir lui consacrer beaucoup plus de temps, si je voulais l’apprivoiser. Mais, j’ai aussi réalisé, que la prise de conscience est aussi le premier pas vers le changement.

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Sandra Chartier est un diamant brut aux mille facettes. Femme Phénix, maman équilibriste et amoureuse caméléon, le diagnostic TSA de son fils aîné a changé son regard sur le monde et l'a amenée à parcourir les chemins les moins fréquentés. Déménagement à l’autre bout de la province, changement d’emploi et nouvelle dynamique familiale, aucun obstacle n'est insurmontable quand on aspire au bonheur. Par le biais de l’écriture, elle s’est donné comme mission cette année de rejoindre, de sensibiliser et d’informer un maximum de gens sur son quotidien haut en couleur. Après une fructueuse collaboration avec le défunt A&ME webzine, elle est prête à affronter de nouveau défis avec notre équipe!