Je suis une éducatrice inquiète

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Je suis éducatrice.

Je suis maman de deux filles âgées  de 7 et 11 ans qui fréquentent le système scolaire.

Je suis maman de deux enfants qui ont des besoins particuliers.

Je suis l’éducatrice de petits bouts de 4 ans qui ont aussi des besoins particuliers.

J’entends chaque jour des craintes de parents par rapport à l’entrée à l’école. Des parents angoissés et stressés parce qu’ils savent d’avance que ça risque de coincer. Qu’est-ce qu’on fera Émilie quand il n’écoutera pas, distrait par vingt autres petites têtes qui bougent autour de lui? Qu’est-ce qu’on fera Émilie la veille de la rentrée quand il ne sera pas propre? Qu’est-ce qu’on fera Émilie quand il n’arrivera pas à suivre le rythme soutenu et à retenir son impulsivité? Est-ce qu’on ne pourrait pas retarder l’entrée d’une année? S’assurer qu’il ait ses acquis et ainsi éviter de le démotiver? De lui porter l’école en horreur?

J’entends chaque jour des craintes de parents et le soir, j’écoute nos élus parler de maternelle 4 ans et j’ai peur. Peur pour nos enfants du Québec.

D’un côté, on proclame partout que les troubles de comportements, le TDA/H, l’anxiété, la dépression chez les jeunes et j’en passe, sont en explosion et de l’autre, on essaie de nous faire croire qu’une maternelle 4 ans serait un atout pour nos enfants! Laissez-moi en douter! Des problèmes de société, ça ne se développe pas en un jour! Ça germe, ça pousse et ça éclot. Je pense sincèrement qu’on est peut-être au seuil de l’éclosion et qu’au lieu d’essayer de continuer à pousser sur nos enfants, on devrait commencer à se demander si on ne leur en demande pas un peu trop! Pas en terme de ramassage de jouets, de respect des consignes et de respect de l’autre, mais en terme de stress, de pression, de surprotection et de cadence. 

Dre Christiane Laberge nommait dans un article de La Presse en parlant de l’augmentation de diagnostics de TDA/H : « Il n’y en a pas plus, ils sont plus dysfonctionnels. Aujourd’hui, on a des gens qui doivent performer de plus en plus, chez qui l’attention est primordiale.  »

Tous ceux qui travaillent quotidiennement avec les enfants seront d’accord avec moi, on le voit chaque jour, sous nos yeux : nos enfants sont fatigués et surmenés. Ils sont face à une vie qui va trop vite, où le niveau de performance est toujours plus haut, où les obnubilants écrans compromettent le développement sain, où le rythme n’est jamais assez et les horaires fous et surchargés. Nous avons au Québec les premiers enfants qui ont vécu les garderies 10 heures par jour, 5 jours par semaine. Ces tout-petits qui se lèvent souvent à six heures du matin et qui se retrouvent assis 45 minutes plus tard dans la voiture, leur toast à la main. Papa et maman doivent aller travailler. On doit tous travailler, moi compris.

Ils se retrouvent ensuite à la garderie, les yeux encore collés, ayant eu à peine conscience de s’être fait habiller, devant huit autres enfants qui crient, se bousculent et pleurent. Ils ont beau avoir la meilleure éducatrice du monde et les meilleurs parents du monde pour effectuer la transition, ça demeure un stress. Puis il y a les deux autres habillages et déshabillages de la journée, les nombreux conflits avec les amis qu’ils n’ont pas le choix de côtoyer, le manque d’endroits pour se retrouver au calme, l’heure du dîner où deux bébés pleurent parce qu’ils ont faim et que quatre autres grands courent dans tous les sens parce qu’ils ont atteint le seuil critique de fatigue. Ici, je ne parle même pas du petit qui est enrhumé et qui serait mieux blotti dans sa doudou, mais qui n’a pas le choix de suivre le rythme du groupe et de venir courir une heure dehors.

Loin de moi ici l’idée de culpabiliser les parents ou de dénigrer les services de garde, au contraire! Quoi que demandant, ceux-ci demeurent des endroits pertinents et conçus justement, pour les enfants de 0 à 5 ans. De surcroît, la tendance des dernières années dans les services de garde éducatifs est de favoriser un contexte moins stressant, moins bruyant, moins surchargé et plus sensible à la sur-stimulation. Il y a une limite à ce que l’on peut demander aux enfants au niveau de l’attention, de la disponibilité et de l’efficacité!

Entre tout cela, nos tout-petits font des apprentissages cognitifs, langagiers, moteurs, sociaux et affectifs. Et à l’heure de la sieste, il y en a parfois un qui ne veut pas dormir et qui empêche le petit enrhumé de se reposer. À cinq heures, la transition garderie-maison recommence; nouveau stress. Comme parent, on court pour attraper le temps, faire un souper avec des légumes verts, passer un temps de qualité et comprimer le cours de patins entre 5 et 8 pour coucher cet enfant à une heure raisonnable.

Alors, imaginez ce même tout-petit à l’école. Entre les heures de cours, il y a le service de garde, le parascolaire, le hockey ou le patinage artistique et le cours de violon. Mais ils sont 20 dans le même local. Versus la garderie, c’est le bruit multiplié par deux, les conflits multipliés par deux, les frustrations multipliées par deux, la fatigue multipliée par deux, les pairs de gants mélangés multipliés par deux. À l’inverse, ce sont les périodes d’exercices physiques divisées par six, alors que le développement psychomoteur est fondamental aux futurs apprentissages scolaires, comme l’écriture notamment! C’est l’attention de l’adulte divisée par deux, sa disponibilité divisée par deux, la possibilité de faire des arts découpée en quatre et les périodes de musique découpées en dix. C’est la chance, que nos enfants ont de découvrir, dans un cadre libre et autonome, leur potentiel dans une multitude d’autres expériences que les apprentissages académiques, réduite à quelques minutes par semaine. Nous avons des éducatrices et éducateurs à l’enfance au Québec qui étudient spécialement sur le développement de l’enfant de 0 à 5 ans et qui sont formés concrètement pour dépister les problématiques et offrir un environnement sain, épanouissant et léger à nos enfants!

Mais on va essayer de me faire croire que nos tout-petits de 4 ans développeront un goût et des connaissances qui leur enlèveront l’envie de décrocher à 16 ans et élimineront des retards scolaires parce qu’ils auront été à l’école un an plus tôt??? Répétez-moi la question, parce que là, j’ai mal compris! Les éducatrices le font déjà ce travail de dépistage! Arrêtons de les sous-estimer! Le problème n’est pas le dépistage, mais le manque de service, après le dépistage! Qu’il soit fait en CPE ou à l’école ne changera rien au fait que d’avoir accès aux professionnels pour des services ensuite, c’est aussi hasardeux que de gagner au loto 6/49!

Notre mise au point, cher gouvernement, elle n’est pas dans la maternelle 4 ans! Elle est dans tous les services que vous avez déjà supprimés aux services de garde éducatifs en coupant les budgets. Dans certains établissements, ils mettent à pied leur ressource en soutien pédagogique pour joindre les deux bouts. Notre mise au point, elle est dans cette panoplie de services que vous avez coupée dans nos écoles. Les psychologues, les orthophonistes, les éducateurs spécialisés, les psychoéducateurs, les orthopédagogues, alouette ! Et quand j’entends : « Oui, mais il y a plein d’enfants pour qui ça ne posera pas de problèmes », ça me donne envie de crier : « Et les autres? » Parce que s’il y en a autant que les professionnels le disent, des enfants en difficultés, j’ai bien peur qu’en continuant à cette vitesse, le nombre de parents sur le banc des parents-différents augmentent encore et que le faussé entre les enfants qui fonctionnent et ne fonctionnent pas s’élargisse.

Je suis une éducatrice amoureuse de ses petits amis et de l’enfance.

Je suis une éducatrice d’enfants avec des besoins particuliers.

Je suis une éducatrice passionnée qui aime profondément les familles avec lesquelles je travaille.

Je suis l’éducatrice de cinq enfants âgés entre 0 et 5 ans.

Je suis une maman d’enfants avec des besoins particuliers qui ont des profs et une école sensationnelle.

Je suis un parent et une éducatrice inquiète.

Inquiète de ce que l’on est en train de faire à nos enfants. C’est à nous, parents, de mettre un stop et d’exiger qu’on arrête d’en ajouter sur le dos de nos petits humains.

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TDA/H, maman, éducatrice à l'enfance et étudiante en soutien pédagogique à la petite enfance, je suis passionnée des petits humains et de la différence. Artiste à mes heures, membre du conseil exécutif de mon syndicat et bénévole pour Tourette Soutien de ma région, je jongle entre le SGT-TDAH-trouble anxieux-hypothèse HPI de ma grande de 11 ans, le TDA/H de ma 7 ans, leur tempérament respectif, mon travail d'éducatrice à l'enfance qui accueille aussi des enfants à besoins particuliers et la complexité de notre famille hors normes que j'adore! Je suis une passionnée qui a réussi à mettre son H au service de sa passion. Ancienne enfant qui s'est longtemps sentie différente, j'espère aujourd'hui transmettre une certitude à mes petites humaines : être unique en son genre et ne cadrer nulle part ne peut que nous faire ressortir! Je souhaite profondément qu'un jour elles voient leur différence comme une chance et non comme une adversité à dompter.