Ostie de crise!

0
1425

Ça fait des semaines que j’y pense. Pis j’ai hâte! Une soirée avec mon chum et d’autres adultes. Une soirée pour fêter une « vieille amie » de 40 ans, avec un apéro, une entrée, un p’tit verre de blanc et surtout beaucoup de temps. Pas besoin de décider si mon voisin de table prendra les croquettes ou bedon le spaghetti avec son verre de jus de pomme. Pas besoin d’accompagner mon voisin de table aux toilettes au moment où j’ai terminé de couper son assiette et que j’allais prendre ma première bouchée. Et pas besoin d’occuper mon voisin de table avec le contenu de ma sacoche pleine de Legos/voitures/crayons/ou insérer ici tout autre bidule. Une magnifique soirée pendant laquelle je ne m’en voudrai pas d’avoir oublié les écouteurs du iPad pour ne pas entendre AAAAALLLLLVIIIIIN! Ce soir, je vais manger dans un resto qui n’offre pas de crayons de cire avec le menu, j’vais avoir une conversation sans devoir faire attention aux mots que j’emploie et personne ne va dire « ouache » en voyant mon tartare arriver!

J’me suis trouvé une p’tite robe cute pour faire changement des leggings. Pas trop, pour ne pas avoir l’air de la fille pathétique qui ne sort jamais, mais juste assez pour fitter dans la crowd.

J’ai caché mon teint gris manque de vitamine C pis mes cernes de j’me couche trop tard. J’ai mis une couche de mascara de plus parce que ça me faisait du bien. J’ai défait la motte de poils qui trône sur ma tête et j’ai fait un p’tit effort capillaire pour les garder détachés.

Mais je le sentais fébrile, mon p’tit Gilles. Je le sentais que depuis deux-trois jours on avait changé sa routine et scrappé ses repères. Ho que ça prend pas grand-chose! Un ami qui vient à la maison à l’improviste, changer d’itinéraire pour revenir de l’école, une chicane avec sa sœur pour une histoire de crotte de nez, devoir porter du vert à l’école pour souligner les Irlandais, c’est suffisant pour réveiller l’ours qui dort. On doit toujours marcher sur des œufs, faire des compromis, choisir nos batailles, ne pas (trop) le contredire. On n’a plus le droit à la spontanéité, il faut le préparer d’avance, notre p’tit Gilles. Ben ben d’avance. Dans 8 dodos, dans 7 dodos, dans 3 dodos… Mais attention, si c’est trop d’avance, l’anxiété embarque et si ce n’est pas assez, c’est la panique générale. Et bien malgré lui, malgré tous ses efforts et nos efforts réunis, des fois, ça ne fonctionne pas. On s’améliore, mais on n’a pas encore trouvé le juste milieu.

C’est pour ça qu’on n’investit pas dans les gros voyages. J’me vois pas, en Espagne, gérer les pétages de coches, les quand est-ce qu’on arrive, combien de minutes, combien de secondes, c’est long 1360 secondes? On revient à quelle heure à la maison?  

Parce que la paella, ça ne fait pas partie de ses repères, parce que la paella ne lui apporte pas de stabilité. Parce que la paella n’a rien de réconfortant, tout comme le chemin de Compostelle ne fait pas partie de sa routine et qu’il se contre-crisse de la Sagrada Familia parce que ce n’est pas un modèle qui fait partie de la collection Playmobil.

Parce que quand je parle de crise, je ne parle pas d’une crise, je parle d’une o.s.t.i.e de crise, un genre de mixte d’Hiroshima et de Katrina. Rien à voir avec un bacon dans l’allée des surgelés.

J’parle d’un enfant qui perd complètement la carte. Une explosion de rage pour un verre bleu. Un enfant qui n’entend rien, qui ne voit rien. Qui ne sait même pas où il est, ce qu’il dit, ce qu’il fait. Qui hurle de le laisser tranquille, mais qui s’agrippe à ta jambe en suppliant de ne pas le laisser. C’est 143 000 fois le même mot qui sort de sa bouche. C’est un regard apeuré et menaçant en même temps, des objets qui r’volent. Ce sont des trous dans les murs. Une frustration démesurée pour un verre bleu…« J’ai dit que je voulais le verre bleuuuuuu ! » en brandissant le saudit verre bleu dans ses mains. C’est l’impression qu’il ne réalisera jamais qu’il a obtenu ce qu’il voulait… pis l’irrépressible envie de brûler tous les verres bleus de la terre. Je te parle d’un enfant qui se tortille comme si une douleur insoutenable envahissait son corps. Ce sont des insultes qui te poignardent le cœur, des mots qui fessent, des ongles qui déchirent la peau, des cris perçants.

Ce sont 10 minutes, 45 minutes, 3 heures, peu importe, c’est toujours crissement trop long pour le spectateur. On ne peut rien faire, on ne peut rien dire. Faut juste être là, pas trop loin pour quand il aura besoin d’un câlin ou d’essuyer la tite goutte de sang qui coule de son nez parce qu’il a trop forcé d’la tête.

C’est une finale de larmes, de regrets, une phrase qui se répète : « C’est pas moi, c’est Gilles! » Et il continue son p’tit bonheur de chemin pendant que nous, on le regarde avec le plus gros WTF dans les yeux. Parce qu’en une fraction de seconde, tout est fini. Il est passé à autre chose. Il sourit, il est beau comme un cœur, gentil, adorable, mignon, affectueux et le plus étrange, c’est qu’il n’a aucun souvenir de ce qui vient de se passer.

Des fois, il va poser des questions. On lui répond : « C’est pas toi, c’est Gilles. »

J’avais juste pas le goût de voir, aujourd’hui, à quel point ma soirée le stressait pis qu’il feelait tout croche, que ses tics se faisaient aller X 1000. J’voulais pas voir qu’on avait mal setupé notre planning.

J’voyais juste ma tite robe, mon verre de vin pis mon souper chaud.

Me souviens pas trop pourquoi, quelque chose de dramatique du genre pôpa qui aurait déplacé un Playmobil un peu trop à gauche, probablement. Et BANG. On en a eu pour une couple d’heures.

Faque enlève la p’tite robe, ma noire, c’est pas à soir que ça s’passe.

PARTAGER
Article précédentJournée mondiale de la trisomie 21
Article suivantJe suis une éducatrice inquiète
On dit toujours qu’il vaut mieux en rire que d’en pleurer… Maman de 2, une guidoune préado depuis la naissance et un fafouin TDAH +++ et son ombre, Gille de la Tourette. Graphiste et illustratrice, travailleuse autonome, mère, épouse, sœur, amie fidèle, garde-malade, cuisinière, enseignante, femme de ménage, organisatrice d’événements, arbitre, coiffeuse, éboueur, nutritionniste, chauffeuse de taxi, peintre, coach, costumière, gestionnaire de tout, habilleuse, psychologue, responsable de la programmation, spécialiste du langage, technicienne informatique, photographe, experte en relations humaines, lifeguard, médiatrice, massothérapeute, pâtissière, musicienne et maître en arts plastiques. Je raconte tout ça, dans mes mots, mes illustrations, et ce… sans filtres!