Par la force des choses

0
349

Quand on est p’tit, on rêve. On s’imagine un futur, un avenir. Pis c’est donc beau le futur. Rempli de beau, de doux. Y’a jamais rien de rough, de difficile, de triste dans le futur. On croit aux licornes, aux fées, au Père Noël, à la magie…

Et puis, le futur se pointe. Pas mal plus vite qu’on ne l’aurait voulu. On s’y frappe le nez, on s’y pète les dents. Il nous arrache le cœur, nous déchire les entrailles, noie nos yeux dans la mer des douleurs, dans les espoirs disparus, dans le désespoir des inconnus. Il nous gaze les neurones, rend le temps qui passe trop court ou trop long… Il gobe notre énergie, embrume nos espoirs, efface les rêves… Il nous entraîne sur des routes jamais imaginées. Dont les noms nous étaient inconnus, tel un langage quelconque, autre que notre langue maternelle.

Je n’ai pas choisi de devenir psychologue. Ni d’être philosophe. Encore moins d’être épuisée. Mais par la force des choses, je n’ai pas eu le choix. J’ai dû devenir bibliothécaire et garnir ma bibliothèque d’ouvrages de référence. J’ai dû devenir infirmière pour soigner les plaies. J’ai dû devenir psychologue pour calmer les épisodes anxieux, pour arriver à décoder ces non-dits… J’ai dû devenir de marbre pour que glissent sur moi les jugements, les injures, les regards. J’ai dû maîtriser l’art de la gestion de crises pour survivre aux orages neurologiques, aux crises de rage incontrôlables qu’il fallait laisser s’épuiser d’elles-mêmes. J’ai dû parfaire mes connaissances en lois, en droits, en réglementations… J’ai dû devenir chercheuse pour trouver sur Internet les sources d’informations fiables, pour discerner les bons fruits des sensationnalistes. J’ai dû m’armer de patience pour ne pas devenir une Ronda Rousey de la maternité différente et ne pas laisser les conseils bienveillants, mais totalement déplacés, m’affecter. J’ai dû devenir gladiateur pour combattre un système qui mettait des entraves à chaque détour du parcours. J’ai dû apprendre sur le tas.

Je n’ai pas choisi la dépression. Je n’ai pas choisi l’épuisement. Ils auraient pu m’être épargnés si le soutien avait été présent. Je n’ai jamais choisi de me sentir si incapable, si impuissante.

Jamais, quand j’étais p’tite, je n’ai imaginé que ma vie de maman serait remplie d’autant d’amour, tout en étant un tel défi personnel. Jamais je n’aurais pensé que j’aurais besoin de connaître par cœur autant d’informations médicales, d’être toujours à l’affût de la moindre étincelle, comme le garde forestier, pour éviter que cette petite étincelle échappée ne devienne un incendie destructeur. Jamais je n’aurais pu imaginer me sentir aussi impuissante face à l’incompréhension, l’incompétence, l’intolérance. Jamais je n’aurais cru qu’un jour, je prendrais la route de la revendication. Pour moi. Pour toi. Pour eux. Jamais je n’aurais cru possible de me sentir si seule en étant si entourée.

Mais par la force des choses, ce futur qui est maintenant mon présent, m’aura forcé à devenir toutes ces choses et bien plus encore. Je ne rêve plus au futur. Je n’imagine plus l’avenir. Je suis dedans. Je vis dedans à pieds joints.

PARTAGER
Article précédentQuand le diagnostic l’emporte sur les besoins de l’enfant
Article suivantLa différence sous toutes ses formes
Éducatrice à la petite enfance depuis une vingtaine d’année, adepte de l’entrainement en force pour ne pas perdre complètement la tête, Nancy Ringuet, très possiblement TDAH, est maman de deux garçons à diagnostics : un grand TDA sévère et un plus jeune SGT, TDAH impulsivité mixte et TOP. C’est un long combat qui aura mené aux diagnostics du plus jeune, et un long combat qui s’engage pour faire reconnaître ses besoins. Passionnée de recherches et assoiffée d’en apprendre plus, elle fouille le net sous toutes ses coutures. Elle partagera ici des textes et réflexions sur ce vécu différent de mère chef de famille, avec un conjoint dont le travail l’amène à être absent.