Un réseau? Fantôme oui…

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Avertissement : Ce texte pourrait vous heurter, vous faire ressentir de la culpabilité, voir même vous faire réagir avec déni ou colère. Je vous incite fortement à le lire avec du recul et à faire un examen de conscience avant d’y réagir.

Ce texte, je le tourne et le retourne dans tous les sens dans ma tête depuis que Mon quotidien de maman différente a partagé l’article Et vous, comment ça va? d’Isabelle Audet, publié sur La Presse + le 9 mai dernier. En commentant sous son post, j’ai pris la peine de lire tous les autres commentaires et depuis, j’ai une grosse boule de bile amère qui me reste au travers de la gorge. Une colère flambe dans mon ventre, dans mon cœur. Je suis trop à cran, trop émotive pour peser mes mots comme à l’habitude. J’ai réalisé que j’étais loin d’être la seule à vivre cet abandon incompréhensible, cette désillusion face au réseau d’entraide tant rêvé, cette résignation passive à notre sort. J’ai réalisé que le manque de soutien est le lot de (trop) nombreuses familles qui hurlent leur douleur en silence pour ne pas froisser leur entourage. Que la peur des conséquences est plus forte que le désir de faire passer le message.

Ça m’a, comment dire pour rester polie… Déçue? Peinée? Non, pire, j’ai juste envie de frapper dans quelque chose, de crier aux gens de se réveiller, de les secouer comme un prunier en espérant que l’illumination les frappent de plein fouet… Parce que ce ne sont pas des inconnus qui nous abandonnent quand on touche le fond. Non. C’est notre famille et nos « amis proches ». Des gens qu’on aimait et qu’on prenait pour acquis qu’ils seraient toujours là pour nous.

Voilà pourquoi ça nous déchire en dedans et que ça nous fait si mal quand la réalité nous frappe de plein fouet. Quand on réalise qu’on est seul, dans la merde jusqu’au cou. Que ces gens qu’on aime ne lèveront pas le petit doigt pour nous aider. Que leur paix d’esprit vaut plus que la mienne. Que ce sont des inconnus, de vieilles connaissances, des amis qu’on n’a pas vu depuis des années, de la parenté éloignée qu’on voit une fois par année, des voisins, des collègues de travail qui nous soutiennent. J’en ai assez de me taire et de trouver des excuses pour les autres. Parce que tant que je le ferai, tant que j’endosserai leurs propos en disant « je comprends », EUX ne feront aucun effort pour se remettre en question. Alors je prends sur moi. Aujourd’hui je serai votre voix, votre messagère.

Pendant 7 ans, je me suis voilée la face. J’ai espéré pour mes enfants quelque chose que je n’avais jamais eu pour moi-même : UN RÉSEAU. Je n’ai pas eu une enfance facile et l’adolescence encore moins. J’ai vécu l’intimidation, le rejet, les moqueries, la dépression, les tentatives de suicide, le placement en famille d’accueil, les rencontres avec des travailleurs sociaux, des psychologues. J’y ai fait face. Seule. Je ne sais toujours pas comment, j’ai réussi à atteindre l’âge adulte vivante, mais encore une fois j’y suis arrivée. Seule. Mon premier réflexe d’adulte a été de m’éloigner le plus possible. Ça m’a en quelque sorte sauvée. J’ai pansé mes plaies loin des regards, comme un animal blessé. Je me suis reconstruite et je pensais vraiment que j’étais guérie. Que j’étais forte. Que j’étais passée à autre chose. Que je ne laisserais plus les gens m’atteindre au plus profond de moi. Que mon cœur était désormais blindé contre le rejet. Jusqu’à la naissance de mon aîné.

Tout au long de mes grossesses, Luis et moi on a imaginé nos enfants, grandissant entourés de leurs cousins-cousines. On souriait à l’idée de les voir se courir après en rigolant. On a rêvé de grands-parents, de tantes, d’oncles, d’amis présents. On voulait se rapprocher de nos familles, faire la paix avec le passé pour le bien-être de notre fils. Enterrer les vieilles rancunes et repartir sur des bases saines. Je sais, c’était probablement très naïf de notre part, mais que voulez-vous, les liens de sang sont parfois plus forts que la raison.

La réalité n’aurait pu être plus éloignée de ce qu’on souhaitait. Dès le début, on a compris que nous avions un réseau fantôme. Bien sûr, notre entourage était présent aux anniversaires, à Noël, à Pâques, les bras chargés de cadeaux. Ils arrivaient en héros mais la plupart du temps, ils agissaient comme des zéros. Parce qu’au-delà du bien matériel, de l’argent, ils étaient aux abonnés absents quand il s’agissait des « vraies affaires ».

Ils étaient où quand on dormait 25h par semaine et qu’on suppliait de nous donner du répit? Invisibles. Ils étaient où quand on avait besoin de se faire rassurer, encourager, valoriser? Invisibles. Je peux compter sur les doigts d’une seule main les gens dans notre entourage qui ont compris notre détresse et qui se sont impliqués pour nous aider. Si je compilais toutes les excuses qu’on nous a données depuis 7 ans, je pense qu’on pourrait créer un pont entre la Terre et la Lune. Des « je suis fatigué », « j’ai déjà quelque chose de prévu », « vous habitez trop loin », on m’en a servi jusqu’à l’écœurement.

Par contre, ils sont champions toutes catégories des conseils non voulus et des jugements. Combien de fois, quand je disais que j’étais au bout du rouleau, on m’a répondu que je devrais laisser pleurer Lyam, qu’il finirait par s’endormir, d’arrêter de le prendre dans mes bras. Ils ne comprenaient pas son besoin de réconfort. Quand je disais que mon couple prenait le bord, on me conseillait de trouver du temps de qualité ensemble. Non, pour vrai? Vous pensez qu’on n’a pas essayé? Dites-moi comment faire pour allonger les journées, franchement ça m’intéresse! On m’a reproché de ne pas être assez présente pour ma famille, que je n’appelais pas assez souvent. D’ailleurs c’était souvent ça le nœud du problème : « Pourquoi je ferais « l’effort » d’aller te visiter si toi, tu ne viens pas me voir? »  Sérieux là? J’avais envie d’hurler que c’était le même temps pour eux de se déplacer jusqu’à chez moi, que moi d’aller jusqu’à chez eux! À la différence que moi, sans voiture, j’avais deux jeunes enfants, deux sacs à couches, un parc et une poussette à traîner en autobus!

On se fait faire le coup tellement souvent, qu’on finit par douter de soi. On se remet en question. On se dit que c’est peut-être nous, effectivement, le problème. Alors on pile sur notre orgueil et nos valeurs pour récolter la moindre petite miette d’attention. Une fois rentrés chez nous, on a honte de notre faiblesse. Puis, un jour, cerise sur le sunday, nos frères et sœurs ont à leur tour des enfants. Et là, on réalise que tout ce qu’on nous a refusé à nous, est bon pour les autres. Ces mêmes grands-parents qui refusaient de passer du temps avec NOS enfants, gardent ceux des autres pendant des fins de semaines entières. Ils amènent leurs autres petits-enfants en sorties au cinéma, au musée ou à la plage mais n’ont pas de temps (ou pas l’envie?) de s’impliquer de la même façon avec les nôtres. Nos amis nouvellement parents s’organisent de belles activités entre eux mais « oublient » de nous inviter.

Et là, on comprend. On comprend que c’est la différence qui les tient loin. Que ce soit la peur de l’inconnu, l’ignorance, la déception…  Appelez ça comme vous voulez, le résultat est le même. Nos enfants sont mis de côté, relégués aux oubliettes. Vous pensez qu’ils ne le voient pas? Qu’ils ne ressentent pas votre rejet? Détrompez-vous, vous seriez surpris de voir à quel point ils sont fins observateurs. Combien de pleurs j’ai dû sécher quand ils vous réclamaient et que je devais inventer des excuses. Combien de questions j’ai esquivé parce que j’essayais de toutes mes forces de ne pas entacher les sentiments qu’ils éprouvent pour vous.

Parce que, oui, je fais de mon mieux pour préserver mes enfants du « méchant monde » des adultes. Même si c’est difficile, je suis une adulte. Sans l’accepter, ni même le comprendre, je peux prendre sur moi et encaisser votre éloignement. Mais eux, ce ne sont que des enfants. Je ne veux pas être l’instrument de leur désillusion, de la perte de leur innocence. Cibole! Ils croient encore au Père-Noël, au Lapin de Pâques et à la Fée des Étoiles! Je ne peux pas (pas encore) leur expliquer les vraies raisons de votre absence. J’ai toujours espoir au fond de moi que vous comprendrez par vous-mêmes que vous êtes en train de les perdre. Que chaque jour qui passe, les maigres souvenirs qu’ils ont avec vous sont en train de s’effacer. Que vous êtes en train d’intoxiquer et condamner leurs relations avec leurs cousins et cousines. Et j’entends par là, la jalousie et le sentiment d’injustice qui est en train de faire son chemin dans leurs têtes…

Quand je regarde autour de moi les gens qui réussissent, qui s’accomplissent, qui sont heureux, je remarque qu’ils ont tous un point commun : ils ont un RÉSEAU sur lequel ils peuvent compter. Tu as beau être la personne la plus forte, la plus intelligente ou la plus débrouillarde au monde, si tu n’as personne en arrière de toi qui te tient par la main et t’aide à te relever dans un moment critique, tu restes cloué au sol. Alors, SVP, de tout mon cœur je vous le demande : faites un examen de conscience, arrêtez d’être aveugles et ouvrez-nous vos bras. Aidez-nous à décoller, soyez nos ailes au lieu d’être la main qui les coupent…

Bien à vous,

Une maman qui ne croit plus aux fantômes

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Sandra Chartier est un diamant brut aux mille facettes. Femme Phénix, maman équilibriste et amoureuse caméléon, le diagnostic TSA de son fils aîné a changé son regard sur le monde et l'a amenée à parcourir les chemins les moins fréquentés. Déménagement à l’autre bout de la province, changement d’emploi et nouvelle dynamique familiale, aucun obstacle n'est insurmontable quand on aspire au bonheur. Par le biais de l’écriture, elle s’est donné comme mission cette année de rejoindre, de sensibiliser et d’informer un maximum de gens sur son quotidien haut en couleur. Après une fructueuse collaboration avec le défunt A&ME webzine, elle est prête à affronter de nouveau défis avec notre équipe!