Ta prison

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Ce soir, j’arrive difficilement à taper sur les touches du clavier. J’immortalise cette journée à oublier pour, un jour, me rappeler que j’aurai tout donné pour toi.

Cet après-midi tout allait bien! Nous allions jouer au baseball ensemble, jusqu’à ce qu’on remarque qu’il n’y avait plus de balles et que les bâtons trahissaient ta généreuse poussée de croissance depuis l’été dernier.

Arrivés au Canadian Tire, nous t’en avons trouvé un à ta taille et à la hauteur de tes ambitions.  Balles incluses, mais qui n’ont pas suffi à assouvir ton insatiable obsession d’en avoir plus, toujours plus.

Je venais de te refuser plusieurs accessoires : casque, gants, chandail, casquette… alouette!

« Suis-moi je vais aller chercher des œillets pour notre projet d’arbre à chat!! » Malgré ma tentative presque subtile de te faire dévier de ta pensée, je me retournai pour constater que tu étais retourné à l’objet de ton désir passager.

C’est à ce moment qu’à mon grand désespoir, je te vis revenir avec une casquette Nike. S’il y a un jeune homme qui n’a pas besoin de couvre-chef, c’est bien toi!! On ne les compte plus!

Devant mon refus d’alourdir ta collection, tu t’es mis à lancer la casquette. Jusque-là, je pouvais gérer.

Mais lorsque tu t’es élancé vers moi, me menaçant de ton poing,  par habitude, je ne me suis pas méfiée. Mais cette fois-ci, ce n’était pas une feinte  pour me faire peur! Ton poing a atterri sur mon bras, comme tu le dis si bien, mon point faible… Ma blessure, ma  capsulite toujours aussi souffrante.

J’ai laissé le panier derrière nous, je t’ai pris par la main en espérant pouvoir nous cacher dans la voiture le plus rapidement et discrètement possible.

Mais tu as plutôt choisi de frapper  autour de toi en me suivant vers la sortie. L’air ébahi des caissières et des clients m’ont rappelé l’urgence de nous éloigner des regards. Traversés la porte coulissante, tu m’as confondue avec un punching bag et j’ai eu à peine le temps d’esquiver un coup ou deux. Même la maîtrise physique fut un malheureux constat d’échec. La douleur lancinante qui se diffusait, n’avait que pour rivale, la déchirure que je sentis dans ma poitrine au même instant.

Un client attendait derrière la porte vitrée, assistant aux premières loges du spectacle de cette rage incontrôlable.

Quand il s’est senti assez sécure pour passer à nos côtés, il m’a lancé sans comprendre : « J’aimerais pas être à votre place madame!! »

Non, mais quelle ironie!! Je n’enviais pas non plus le second rôle que mon fils m’obligeait à acter qui aurait pu s’intituler : « Intolérance à la frustration » scène 1, prise cinq cent quarante-trois!

Je ne pleure jamais devant toi! Je connais ta grande sensibilité et la lourdeur de la culpabilité qui te plonge dans un état dépressif.

Mais une fois que nos deux portes se sont consécutivement refermées, le sanglot que je retenais depuis plusieurs minutes déjà, s’est frayé un chemin jusqu’à la sortie, tel un volcan en éruption.

Je vivais, une fois de plus, la manifestation de ton agressivité qui ravive chaque fois le souvenir de tous les bleus inscrits dans ma chair, les trous au  cœur et l’écorchure de mon âme que ton géniteur m’a si souvent obligée à subir en silence.

Une fois de trop,  mes sanglots trahissaient toute mon impuissance, mon épuisement et le désir culpabilisant de me sauver loin de tes montagnes russes qui me donnaient la nausée.

Ton manège s’est poursuivi comme ça pendant encore 30 minutes. Dans tes insultes, j’entendais tes peurs: « Tu es tellement petite dans la vie que personne ne se préoccupe de toi! Les gens t’oublient et t’abandonnent. »

« As-tu peur d’être oublié? Est-ce que je t’ai déjà abandonné? »

Ton visage, dur et menaçant, s’est transformé en douleur perceptible : « Pas toi, toi, tu es toujours là, mais je me sens abandonné par beaucoup de personnes! »

 Et comme si tu venais de réaliser ce qui venait de se produire tu ajoutas : « Maman, appelle la police s.v.p., il faut me mettre en prison!! »  « On ne met pas les enfants en prison mon homme! » « Au centre jeunesse alors? » « Non plus, tu es trop jeune!! »

« Maman, pitié, emmène-moi dans une prison pour m’empêcher de faire du mal aux gens que j’aime, mais s.v.p. reste l’autre coté des barreaux car sans toi, j’ai trop peur!!! »

« Il faut juste que tu apprennes à te contrôler! Pourquoi tu me frappes, alors que je vois bien que tu ne veux pas me faire de mal? » « Parce que tu es la seule personne au monde qui ne me fera jamais de mal. »

Bien que tu doives assumer les conséquences de tes gestes, tu as compris que je serai toujours présente pour accueillir ta douleur. La respecter, l’encadrer, mais ne pas tolérer de la subir.

Mon fils, tu purges déjà une peine d’emprisonnement. Ta prison à toi s’appelle Syndrome Gilles de la Tourette.

Mais ne sois pas inquiet, je resterai près de toi jusqu’à ce que tu trouves la clé pour t’en libérer.

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Je suis une maman de quatre enfants qui me rendent fière! Je suis éducatrice spécialisée et j'aime vraiment travailler avec les enfants à défis particuliers! Au quotidien, j'accompagne mon fils de 11 ans à travers sa traversée cahoteuse que lui fait subir son Syndrome de Gilles de la Tourette. Je suis une rêveuse et mon plus grand rêve est que l'école devienne un lieu où chacun peut s'épanouir selon ses capacités, ses forces et ses intérêts. L'humour est selon moi la plus belle des thérapies! Une journée sans rire est une journée perdue! Je termine sur un extrait d'un texte de Chaplin que j'aime particulièrement : "Le jour où je me suis aimé pour de vrai, j’ai pu percevoir que mon anxiété et ma souffrance émotionnelle n’étaient rien d’autre qu’un signal lorsque je vais à l’encontre de mes convictions. Aujourd’hui je sais que cela s’appelle… l’Authenticité."