Je ne te dirai plus rien

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C’est décidé, je ne te dirai plus rien quand tu me demanderas comment ça va avec mon enfant. Chaque fois, quand je te réponds, quand je te raconte comment ça se passe chez moi, je me rends compte encore plus du fossé qui nous sépare. Je deviens mal à l’aise de rajouter quoi que ce soit.

De la dernière crise violente :

« Ah oui, moi aussi, j’ai vécu ça une fois. »

« Une fois? Moi, ça m’arrive 3 ou 4 fois par jour, les bonnes journées… »

Non, je ne te dirai plus jamais ça, tu vas encore me répondre que mon enfant a sûrement besoin de plus de limites ou de contrôle.

Des difficultés à fréquenter l’école à chaque jour :

« Il me semble que ta fille allait mieux la dernière fois ? Ça se place pas? »

« Ce n’est pas parce qu’elle allait bien la dernière fois que tu l’as vue que son autisme s’est placé, comme tu dis. »

Mais non, ça aussi je le garderai pour moi, me contentant de te répéter qu’elle a des hauts et des bas comme tout le monde.

De ma grande fatigue :

« C’est la vie de parent! Tu devrais lâcher prise… Prends donc du recul! »

« Ok, je veux bien, tu viens me remplacer pendant que je me sauve quelques semaines? Tu veux voir ce qu’est MA vie de parent? »

Je serai sérieuse en disant ça, mais toi, tu te mettras à rire. Alors je ne te dirai rien de plus.

Et de nos réussites, je ne te dirai plus rien.

« Il a commencé le vélo à 9 ans? Il n’avait pas essayé avant? Moi, mon petit dernier, je l’ai laissé exploré par lui-même, il est tombé souvent, il se relevait et, à 4 ans, il faisait ça comme un grand. »

Je serai bien contente pour ton enfant. Mais je ne te dirai pas que le mien a des difficultés sensorielles reliées à ses divers troubles. Je ne te dirai pas que, pour nous, c’est une grande victoire peu importe que ce soit à 5, 9 ou 12 ans.

Je ne dirai plus rien non plus sur la simplicité de ta vie quotidienne.

J’ai failli te le dire quand je t’ai vu, l’autre matin, stationné devant l’école et que ta fille de 6 ans a ouvert la portière, ramassé son sac et est sortie seule de la voiture en disant joyeusement : « Bye papa! ». Je n’en revenais pas que ce soit si facile de conduire un enfant à l’école!

Mais je n’ai rien dit. C’est sûrement une banalité pour toi. Tu soupirerais probablement en disant que ça semble toujours plus vert chez le voisin. Que moi, j’ai la chance de « pouvoir » être à la maison et que je n’ai pas de maudits lunchs à préparer à chaque matin de la semaine.

Tu ne veux pas nécessairement être dur ou méchant. Tu ne sais juste pas. Tu ne peux pas savoir que ma vie de parent est totalement hors norme. Je vis ma parentalité dans un monde invisible et parallèle. Aucune comparaison n’est possible, si ce n’est que mes enfants marchent, parlent, mangent et se brossent les dents comme les autres.

Sache que je t’apprécie mon collègue, mon ami, ma cousine. Mais je ne te dirai plus rien de nos difficultés, de nos réussites, de notre quotidien. Tout ça est bien trop différent de ce que tu vis comme parent.

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Je suis maman de deux fillettes nées en 2007 et 2009. Après avoir travaillé en journalisme, en relations de presse et au sein de différents organismes, j’ai décidé de rester à la maison au moment où ma fille aînée débutait la maternelle. J’étais épuisée par les difficultés des dernières années. Quatre ans plus tard, elle reçoit enfin un diagnostic de trouble du spectre de l'autisme (TSA) après un long et difficile parcours, incluant même un retrait scolaire. Aujourd’hui, je comprends que la lutte pour la reconnaissance de ses besoins continuera toujours... Et se dédoublera même : ma plus jeune, âgée de 8 ans, est atteinte de troubles anxieux sévères et est présentement en attente d’évaluation pour un TSA. Si je peux contribuer à donner une voix aux parents d’enfants différents à travers mes écrits, je serai ravie.