Maman, pourquoi les garçons ne peuvent pas se faire de câlins?

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C’est actuellement la rentrée scolaire pour des milliers d’écoliers.

Imaginez que votre fils de 8 ans revienne de sa première journée d’école tout dépité en vous demandant pourquoi il ne peut plus tenir la main de son ami dans le bus. Pourquoi on le traite maintenant de  fif, qu’on lui lance des regards dégoûtés ou qu’on rit de lui dans la cour? Pourquoi ce n’est plus pareil pour les filles et les garçons? Si spontanément vous saviez trouver les mots justes, je vous lève mon chapeau parce qu’honnêtement, sur le coup, moi je n’ai pas su quoi répondre.

Les mots se bousculaient dans ma bouche, mais je me suis forcée à les ravaler. Les jugements à l’emporte-pièce, les préceptes qu’on m’avait toujours inculqués obscurcissaient mon jugement. C’était une question complexe qui méritait que je prenne du recul pour y réfléchir. Alors je lui ai simplement dit : « Je n’ai pas la réponse à tes questions maintenant, mais je vais y penser et je te reviens demain. » Il est parti, le sourire retrouvé et le pas léger, confiant que je lui apporterais la pièce qui manquait à son puzzle. Pour lui, il ne faisait aucun doute que je comprendrais sa situation et que je pourrais l’aider à la résoudre.

Je suis restée là, à le fixer, les bras ballants, retenant mes larmes à grande peine. Je réalisais que mon fils venait d’être brutalement catapulté hors de l’enfance. J’allais devoir l’arracher à son innocence, à sa naïveté pour… Pourquoi d’ailleurs? Parce qu’elle est là la vraie question. Pourquoi mon fils, si affectueux et démonstratif, devrait réprimer sa vraie nature pour rentrer dans le moule que la société lui impose? C’est bien de ça qu’il est question, non?

Aux yeux de bien des gens (trop, à mon avis…), le stéréotype de l’homme hétérosexuel « normal » c’est quelqu’un de viril, fort autant physiquement que psychologiquement, sportif de préférence, qui prend soin de lui, mais pas trop (il ne faudrait pas qu’il devienne métrosexuel). Puis, il y a ces codes tacites qui s’acquièrent dès le primaire : « Un garçon ne doit pas tenir la main d’un autre garçon, voyons! Ce n’est pas viril! » ou encore le fameux « Les vrais garçons, ça ne pleure pas! ».

Ce clivage qui s’opère entre les garçons et les filles dès l’entrée à la garderie (par exemple avec les jeux/activités genrés) et qui se solidifie vers la deuxième-troisième année, semble instinctif chez la plupart des enfants. En fonction des valeurs que le milieu familial et scolaire véhiculent, de même que l’influence de leurs amis, un changement de pensée s’opère subtilement. Petit, l’enfant est une vraie éponge qui forge son identité en se basant sur le monde qui l’entoure. Il observe, imite, fait des liens et acquiert des connaissances par lui-même qui seront le fondement de sa vie d’adulte.

Par lui-même.

Voilà. J’ai mis le doigt sur ce qui me chiffonne et vire mon cœur de maman à l’envers.

C’est que voyez-vous, mon fils est autiste. J’ai depuis longtemps compris qu’il ne voit pas et ne ressent pas les choses de la même manière qu’un enfant neurotypique. Sa vie ressemble à une histoire qu’il doit apprendre par cœur. Comme un aveugle à qui l’on décrirait minutieusement un paysage, tous ces non-dits, c’est notre devoir de parents de les lui apprendre. Une lourde responsabilité qui apporte son lot de remises en question.

Qu’est-ce que je veux enseigner à mon fils? Quel message ça lui envoie? Est-ce la meilleure chose pour lui? Est-ce que ça l’aidera à s’intégrer à la société et à être autonome? Est-ce que je suis conséquente avec mes propres valeurs? Je dois aussi prendre en compte le bagage culturel portugais de papa, issu d’une lignée aux valeurs davantage patriarcales qui valorise d’une certaine façon cette culture « macho ». Bien que plus progressiste que bon nombre de ses compatriotes, il reste qu’il a encore de la difficulté à vivre et à exprimer ses émotions. Pour lui, un garçon doit être élevé dans la discipline, la fermeté et le contrôle de soi. Je devais donc trouver le bon angle pour aborder la situation avec mon fils, tout en conservant au passage notre cohésion parentale.

C’est avec ces pensées qui tourbillonnaient dans ma tête que je suis allée me coucher ce soir-là. Je n’arrivais pas à me décider sur l’attitude à adopter. D’un côté, ma tête me poussait à dire à mon fils, qu’effectivement, il était rendu trop grand pour faire des câlins à un autre garçon. Que je devrais plutôt lui apprendre à serrer la main ou à donner une petite tape dans le dos de son ami, en gage de complicité masculine. Que les marques d’affection, disons plus démonstratives, devaient se limiter aux membres de sa famille et plus tard, à son amoureuse.

Mais de l’autre côté, mon cœur penchait vers le lâcher-prise et le respect de ce qui définissait intrinsèquement mon fils en tant que personne. Je ne voulais pas qu’il perde cette belle spontanéité, ce charisme franc qui charme toutes les personnes qui croisent sa route. Pour mon fils, il n’y a pas de sexes, de religions, de couleurs, d’âges, de différences ou d’handicaps. Il y a seulement des êtres humains, bons ou méchants. Noir ou blanc, jamais gris, aucune nuance. Que ceux avec qui il se sent bien et les autres. Et quand on a la chance de faire partie de son cercle rapproché, il nous témoigne ouvertement son affection avec des marques d’affection spontanées. On se sent alors privilégié et unique… c’est si rare et précieux.

La vie étant drôlement faite, le lendemain, j’ai croisé quelqu’un qui m’a dit des paroles qui m’ont définitivement ouvert les yeux. « Vaut mieux que tu lui apprennes maintenant, plutôt qu’il se fasse niaiser ou pire, intimider, quand il va entrer au secondaire. Imagine qu’il demande à un autre jeune s’il peut lui tenir la main! Il va faire rire de lui! C’est pour son bien dans le fond, un investissement pour son avenir. » La réponse facile aurait été d’acquiescer, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai ressenti un malaise, comme piquée au vif. Bien que le bonheur de mon fils soit la chose qui m’importe le plus au monde, je ne crois pas que de renier sa nature l’aiderait à s’affirmer et à être bien dans sa peau.

Vous savez ce que je n’ai pu m’empêcher de lui répondre?  « Encourager mon fils à se conformer aux conventions sociales équivaudrait à être une hypocrite, la complice d’une injustice. Je suis d’accord avec mon fils, ce n’est pas juste que les câlins soient plus socialement acceptés chez les filles que chez les garçons. Toutes les filles n’aiment pas jouer à la poupée et tous les garçons ne sont pas des brutes. Je ne veux pas participer à perpétuer ces stéréotypes et je n’ai pas envie que mon fils grandisse en refoulant ses émotions ou en identifiant les marques d’affection à des gestes sexuels. Au contraire, je préfère l’encadrer en lui montrant qu’il y a des moments et des endroits pour démontrer son affection, lui apprendre la notion de consentement et aussi, lui expliquer les raisons pourquoi les autres le regardent bizarrement. S’il le demande, je lui montrerai même la définition de « fif » dans le dictionnaire. Mais on en discutera. Et après, ce sera à lui de faire son choix, avec toutes les informations entre ses mains. Et je serai à ses côtés, quoiqu’il décide. »

Voilà. J’avais ma réponse. Mon fils allait être ce qu’il voudrait être. Point final.

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Sandra Chartier est un diamant brut aux mille facettes. Femme Phénix, maman équilibriste et amoureuse caméléon, le diagnostic TSA de son fils aîné a changé son regard sur le monde et l'a amenée à parcourir les chemins les moins fréquentés. Déménagement à l’autre bout de la province, changement d’emploi et nouvelle dynamique familiale, aucun obstacle n'est insurmontable quand on aspire au bonheur. Par le biais de l’écriture, elle s’est donné comme mission cette année de rejoindre, de sensibiliser et d’informer un maximum de gens sur son quotidien haut en couleur. Après une fructueuse collaboration avec le défunt A&ME webzine, elle est prête à affronter de nouveau défis avec notre équipe!